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Pierry

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Journée du présent

Au-dessus du chemin, un troupeau de vilains moutons noirs broute le bleu du ciel. A l'est, un énorme nuage d'encre noire entache le ciel, me privant de mon ombre. A l'ouest, un bandeau de ciel bleu enserre l'horizon. L'avenir est bleu. C'est ce que semble exprimer le chemin. Et le pérégrin d'avancer en quête du bleu qui semble toujours reculer tandis que, derrière, l'encre s'étale. Marée noire montante, l'effort du pèlerin est château de sable. Des bras de l'hydre noire ruissellent dans le ciel papier buvard. Course au bleu perdue pour le pèlerin résigné. Mais pas vaincu! Si aujourd'hui le bleu n'est pas devant, c'est qu'il est ici et maintenant! Dans le sourire des pèlerins solidaires, les encouragements des villageois, l'enrichissement offert par des nouvelles régions, dans le jaune naissant de l’orge et du blé dur, la fierté altière du froment, le rouge érotique des coquelicots et surtout le bleu profond de l'âme.

voie du Puy, camino frances

Le chemin mon ami

Parti durant deux mois du Puy-en-Velay jusqu’à Compostelle j’ai pu faire l’expérience du chemin. Un chemin qui s’est progressivement révélé à moi. J’ai très vite ressenti le bienfait d’être en contact avec la vastitude, les pieds ancrés martelant le sol, au fil du chemin. Très vite j’ai ressenti que le chemin tentait de refléter quelque chose de moi-même. Cela été une évidence que je pourrais m’y mirer, tout au long du long périple. Le chemin parle. Il parle d’humilité, de relativité, d’immensité. Le chemin lave le corps et l'esprit, aide à se centrer sur l'essentiel.
J’ai appris à faire un avec le chemin. A cheminer. J'aime ce verbe car il traduit à la fois une action volontariste, mais aussi une notion de PATIENCE. Cheminer, c'est accepter de prendre la route sans en connaître les tours et détours, ni sa longueur, ni son état. Accepter l’extrême pudeur du chemin qui donne à se révéler avec le temps et les KM. Avec le temps, le chemin fait pleinement son œuvre : l’apprentissage de la légèreté. Allégement qui nécessite d’ailleurs une certaine allégeance. Allégeance et fidélité au chemin, à ses engagements de la route, malgré ses vicissitudes, la monotonie, les obstacles. C’est dans la fidélité et la durée que le chemin fait son office.
Quand je faisais un avec le chemin, il m’entrouvrait son secret. Le chemin n'a pas d'état d'âme. Il n'a rien à démontrer ni à prouver. Il est. Il a été. Il sera. Ici et ailleurs en mille lieux en même temps. Il est miroir du pèlerin qui le foule. Il chante quand il chante, souffre quand il souffre, est dans la joie ou la peine comme le pèlerin ; il voit les paysages, les fleurs, la météo comme le voit le pèlerin. Quand tu mets le pied dessus, il te happe et t'invite à avancer et à t'y mirer. Il est patience et longueur de temps. Son long ruban serpente depuis tant de temps, sur tant de lieues ! Quand tu le quittes pour un temps, pour le repos des pieds ou pour la nuit, lui chemine et t'attend au tournant pour te happer à nouveau dans son flot de terre, de cailloux ou de bitume.
Le chemin, mon ami, qui porte dans la même seconde des centaines de marcheurs sur des centaines de kilomètres. Ubiquité intemporelle qui laisse songeur. Ici et là-bas, maintenant et hier, des milliers de marcheurs interrogent le chemin qui ne renvoie rien d'autre que le reflet de l'être, dans sa solitude pérégrine.
Il y a, sur le camino, une énergie particulière issue de l'accumulation des ans, des saisons, des événements et des âmes. C'est cette énergie cumulée qui fait le chemin. Qui est le chemin. Une énergie à l'image modeste de ce que serait l'énergie primale. Celle qui nous nourrit, nous fait vivre debout. Le camino qui m’a porté et m’a guidé avait quelque chose d’inspirant. J’ai souvent ressenti une énergie particulière sur ce chemin et compris que les hommes étaient reliés par un lien invisible et fort, un flux énergétique particulier, sans doute nourri à la Source. Je suis issu de la source originelle, j'ai donc toutes les potentialités en moi pour retrouver l'énergie vitale originelle. Par moment, le chemin m’a permis quelques voyages en moi pour approcher cette force vive et me reconnecter avec elle. Je continue à avoir bien du mal à personnaliser cette source. Je la devine intarissable, infinie et éternelle.
Quand le soleil boude, engoncé dans mon anorak, doublé du poncho, avec l’horizon qui se referme et le plafond céleste très bas, tout semble se resserrer, même le chemin. Alors, le monde devient l’intérieur du poncho, ce qui facilite l’intériorité et la descente en soi. Il n’y a plus de chemin. Ni devant, ni derrière. Un peu de terre boueuse sous les pieds. Le chemin est en soi. Vers les profondeurs. Dehors la grisaille. Dedans le chemin de lumière.
Souvent le chemin rappelle à l'ordre le cheminant en l'invitant à sonder le miroir, à se regarder en face. Il m'a tant de fois invité à puiser à la joie originelle ancrée au plus profond de l'être, joie qui me pousse à chanter ma gratitude pour tous les dons et cadeaux reçus.
Et quand le regard se lasse des mêmes horizons, quand les yeux un peu blasés se reposent sur vos pieds ou votre ombre portée, votre regard a tendance à se tourner vers l'intérieur et à scruter la source originelle quelle qu'elle soit. La Source serait en soi et chacun de nous serait Son temple. L'effort sur soi vous y conduit également, vous forçant à l'essentiel. Durant ces moments aux horizons fermés, le chemin se fait plus méditatif et invitation à s'y mirer. Le chemin est mon miroir. Mon miroir est le chemin. Autant il est relativement possible de partager un peu du chemin extérieur, autant il est difficile voire impossible de partager son chemin intérieur. Le chemin ne s'explique pas. Il se vit. Il se fait.

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