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La saveur du chemin

La saveur du chemin

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Claire COLETTE est née en 1953 à Namur (Belgique). Elle arrête ses études secondaires après avoir connu l’échec scolaire et la révolte familiale. Après un détour dans la marginalité, elle entreprendra les études d’assistante sociale, une licence en sociologie et travaillera tant dans le domaine social que privé. A 47 ans, elle étudie la réalisation documentaire à l’IAD et co-réalise quelques courts métrages sur des thématiques pédagogiques.
A 53 ans, après un bilan de vie douloureux et souffrant de fibromyalgie, elle part à pied de Louvain-La-Neuve jusque Compostelle durant trois mois. Elle y dépose toute la souffrance de son corps, de son cœur et de son âme. Elle y vit une véritable renaissance.
Au retour, tout a changé en elle ; elle « reçoit » une deuxième vie, comme elle aime à dire. Elle découvre sa guérison, reprend son métier d’assistante sociale dans l’accompagnement de personnes déficientes mentales et ose la vie intérieure.
Son livre « Compostelle. La saveur du chemin » montre comment le Chemin peut transformer, concrètement, pas à pas, inexorablement, le marcheur au long cours…

Photos

Premier livre

1ere de couverture

Anecdotes

Le GR 10 … un autre lieu pour apprendre du Chemin …

Cet été 2010, je confesse avoir perpétré une infidélité à Saint-Jacques … en allant randonner sur le GR 10, à la crête des Pyrénées !
Mais qu’Il me pardonne car, c’est d’un chemin de Compostelle, l’année dernière, en pélerinant le long de ce merveilleux chemin du Piémont Pyrénéen, de Narbonne-plage à Saint-Jean-Pied-de-Port, que ces mystérieuses montagnes m’ont appelées … Au fils des jours, ce chemin du Piémont s’approchait des Pyrénées, finissant pas les longer, et de si près, que je les touchais du regard , parfois, même, du doigt, car le chemin s’y risquait sur quelques dizaines de kilomètres, et, tant qu’à faire, commençait à y grimper, çà et là, à près de mille mètres d’altitude, tout en douceur… C’est là qu’est né ce projet d’explorer le GR 10, qui s’étend de l’Atlantique à la Méditerranée, par les crêtes.

A mon retour, je l’ai conçu dans ses aspects pratiques : quelle période, quel tronçon, quels hébergements, quel équipement, quels entraînements, et avec qui, bien sûr, car il ne me semblait pas sécurisant de partir seule, cette fois.
J’ai ainsi appâté un ami, Benoît, et une amie, Marie … qui avait grand besoin d’une pause dans sa vie, possède une solide santé, mais n’avait pas encore vraiment marché, et encore moins porté de sac à dos ! Benoît est un bon marcheur mais ne connaissait pas les Pyrénées, et moi, qui marche beaucoup depuis mon pèlerinage à Compostelle en 2006, je n’avais encore jamais marché en montagne … Voilà pour l’équipe ! Du sûr, bien sûr !

Pour le tronçon, mes lectures m’amènent à réaliser qu’un des quatre tronçons du GR 10 est particulièrement sauvage et non touristique ; ce sont les Pyrénées Ariégeoises (de Fos à Merens-les-Vals). Voilà ce qu’il nous faut, bien entendu ! De la nature à l’état pur ! Je découvre le « romantisme » des hébergements : des cabanes, avec juste quatre murs et un toit, sans eau ni électricité, un bat-flanc en bois pour y déposer son couchage et y dormir, et un feu ouvert pour y cuisiner et surtout se réchauffer et sécher ses vêtements ; quelques refuges gardés, aussi, avec les commodités d’usages pour tous les trois ou quatre jours. Chouette, me dis-je, voyage « Into the Wild » … ! Je sais, nous savons - avec la tête - que ce sera difficile au niveau physique à cause du dénivelé, mais difficile « comment » ? Nous ne savons pas le ressentir, l’imaginer concrètement, le mesurer, bien entendu, puisque nous ne l’avons jamais vécu ! Notre corps ne le sait pas.
Pour l’entraînement, nous marchons plus ou moins régulièrement sur les itinéraires des marches Adeps et FFBMP, ainsi que la Mesa et le Week-end jacquaire de Tilff en juin, mais comment s’entraîner aux imposants dénivelés ici, en Belgique ? Nous ne nous inquiétons pas, que diable, on apprendra sur le tas ! Mes complices me font une totale confiance …

Jour J, 16 juillet 2010, nous partons à l’aventure … et ce fut une véritable aventure ! Dès le premier jour de marche, nous prenons de plein fouet un dénivelé de 1600 m sur cette seule journée, que nous expérimentons par une fatigue immense, un cœur qui cogne à n’en plus finir …, un léger mal de tête, des genoux en souffrance, des indications tant dans le Topo-guide que sur les panneaux qui ne correspondent pas avec les distances qu’il nous semble parcourir, dans un brouillard qui s’épaissit d’heure en heure. Nous ne voyions plus ce qu’il nous fallait monter, ni ce que l’on avait déjà monté, et nous ne possédions pas d’altimètre, instrument dont nous avons peu à peu réalisé l’importance ! On se rendait bien compte aussi du danger mortel d’une chute … à tel point que c’est hagards, les joues creusées par l’effort, que nous arrivons sans le voir au refuge de l’Etang d’Araing, les pieds glacés et trempés par le crachin incessant et des chaussures qui percent … La totale … Dix heures de marche, ou plutôt, de montées incessantes … Nous sommes traumatisées par l’effort donné … en tout cas, Marie et moi, car Benoît supporte très bien ! Est-ce que ce sera ainsi tous les jours ? Est-ce qu’on va s’habituer ? Est-ce qu’on va souffrir ainsi longtemps … ? Toujours ? Et pourquoi ?

Je passe une nuit quasi blanche tant l’effort a bousculé mon organisme. Mais le matin, je découvre aux premières lueurs un spectacle exceptionnel : une mer de nuages d’un côté du refuge, et un étang posé comme par magie à nos pieds de l’autre côté … Un ciel pur sans une once de nuage. Un horizon tellement large … Les poumons gonflés de joie et d’oxygène ! C’est tellement beau que nous acceptons la souffrance d’hier ! Nous sommes subjugués … Et ce sera ainsi durant chaque jour, avec un peu moins de dénivelé certains jours, un peu plus d’autres jours, et à chaque fois, un paysage différent, nouveau, encore jamais vu à ce jour … mais toujours sublime …

Le lendemain, je me confrontais de manière puissante au vertige. Nous devions traverser un passage dangereux, là où le chemin prend sur le côté du vide la même pente que la montagne (chemin en devers), et offre un tapis de schiste friable … Je pose un pied, et sens l’instabilité de la situation, renforcée par le poids du sac (environ douze kilos). Je tente de prendre un appui, de me sentir sur du « certain », mais rien n’y fait, je sens tout le danger de la situation sous mon pied … même avec l’aide de mes bâtons. Les minutes s’écoulent, le schiste dégringole sous mon pied et je m’affole intérieurement, la tête basse, regardant ce passage fixement comme s’il allait me donner une réponse. A un moment, j’entends en face de moi une voix, celle d’un berger dont je ne vois que les pieds, le bout du bâton, et les quatre pattes de son chien tellement je n’ose lever le nez … Et cette voix me dit : « Vous manquez de confiance en vous, madame. Vous avez de bonnes chaussures, allez-y ! » Puis, il traverse, et je me « rassemble » dans un mouvement du corps et de l’esprit et « j’y vais » … Je ne l’aurai jamais vu, ce berger, je ne sais d’où il venait, ni où il allait, mais en me retournant après le passage dangereux, il n’était déjà plus là … Là, je reconnais bien les clins d’œil du Chemin, la bonne personne au bon moment …
Nous avons vraiment côtoyé le danger (nous apprenions régulièrement qu’un randonneur avait « dévissé » comme ils disent là-haut, et il y a de nombreuses chutes mortelles sur une saison), expérimenté le vertige, le brouillard et les orages, et même les punaises, mais aussi la colère, l’agacement, la peur, le découragement, et encore, l’entre aide, l’amitié, la ténacité, la présence de soi dans chaque pas que l’on pose afin d’éviter la chute ou le vertige, l’humilité devant la puissance de la nature, le recueillement, la Paix, la Joie, la Beauté …
Nous avons compris pourquoi si peu de personnes fréquentent ce tronçon, on nous l’a expliqué ! C’est justement parce que cette partie ariégeoise est trop difficile, trop abrupte, trop dangereuse, et qu’il n’y a pas assez d’hébergement (on est amené à marcher beaucoup trop longtemps avant de se poser à l’abri) … L’aurions-nous faite si l’on avait su ? Mystère !

Je n’ai pas l’espace ici pour raconter toutes nos péripéties, mais ce que ces montagnes m’ont appris de plus important pour moi, c’est d’avoir mesuré mes limites … Lorsque je pars marcher sur de longues distances, je découvre à chaque fois que mon endurance se développe, que mes capacités physiques s’ouvrent de jour en jour. Ici, je découvre une difficulté telle devant ces « murs » abruptes à ascensionner, parfois à pleine main, qui demande une force physique que je ne possède plus à ce point, d’autant avec le poids du sac, qui fait souffrir à en pleurer mes genoux déjà usés, que je mesure les limites de mon corps. Que ce soit le premier jour de marche, le septième ou après trois semaines, mes limites sont toujours là, je n’ai pu les assouplir. Je découvre les usures de ce corps par l’âge. Je découvre ce qu’est le processus de vieillissement à 57 ans. Mais, oh bonheur, je les accepte, je ne me sens pas « diminuée » par elles. C’est ainsi, me dis-je, l’âge nous fait entrer dans d’autres dimensions. Pour y entrer, il faut mourir sur d’autres plans. C’est aussi cela le GR 10 ! Une belle leçon d’humilité et d’acceptation. Je ne vais plus forcer ce corps dans ses extrêmes, je vais apprendre à découvrir d’autres capacités en moi, qui n’ont pu encore naître, et c’est le moment de les accueillir, de leur donner une place.
L’autre découverte importante est celle de la « Présence à soi ». Et c’est le vertige qui me l’apprend. Lorsque je marchais dans des sentiers tellement étroits, avec d’un côté la paroi rocheuse, et de l’autre côté, le vide, mon mental commençait par imaginer le pire, et la peur surgissait, bien entendu. Alors, je tentais de me « déconnecter » de ce mental, et de vivre pleinement mon corps, de ressentir chaque partie de ce corps, de sentir chaque pas posé, et même chaque doigt de pied qui s’étend et m’aide à l’équilibre de la marche. Je développais cette capacité à la présence à soi, et la peur disparaissait. En outre, être présent à ce que l’on fait empêche aussi la distraction, qui peut être fatale dans ces moments ! Merci la Vie …

Après trois semaines de marche, nous étions bien vivants ! Marie a perdu dix kilos. En rentrant au boulot, les collègues de Benoît lui ont demandé s’il revenait d’Auschwitz … Moi, ça va, j’ai juste perdu trois kilos car mon corps est assez habitué aux privations quand je marche et de surcroît, je ne suis pas une grande mangeuse. Mais qu’est-ce que j’ai gagné … ! Je suis rentrée avec une force nouvelle en moi, qui m’aide déjà à concrétiser de nouveaux projets de vie, en restant vigilante à ne pas être dans l’affairisme mais dans la sérénité.
Mais aussi, après cette « dureté » passée, que la vie et ses obstacles quotidiens semblent légers !
J’oubliais : nous avons aussi appris, à notre retour, qu’il était dangereux, de grimper en une journée un dénivelé supérieur à 900 mètres …


Claire COLETTE